08/09/2010

Un militant communiste courcellois : « Èl Catula »

MrBastin.jpg« Pa’ Bastin » comme toute la famille l’appelait, était un homme moyennement grand, au caractère calme mais obstiné, sa vie s’est déroulée entre la mine, sa famille, l’entretien de son jardin et de ses cultures de tabac, récolté pour son usage personnel, mais qu’il vendait aussi aux amis et voisins (les accisiens étaient plus laxistes  à  l’époque et  ne  repartaient  jamais les mains ni les poches vides . . . de tabac !).


Il était taiseux, très peu expansif, mais  tous les ans,  fin automne, il se faisait  une joie  d’organiser une grande fête réunissant toute sa famille (que personne n’eut osé manquer !),  à l’occasion de l’abattage du  cochon, qu’il élevait et soignait avec une attention que certains parmi  sa descendance  auraient pu envier !

Il s’évertuait à découper le lascar avec beaucoup de précaution pour ne pas abîmer les morceaux, qu’il distribuait le plus équitablement possible  entre ses cinq enfants, devenus chefs de famille.  Mis a part un petit rôti et 2 ou 3 petites côtes, il ne gardait pour lui que quelques bas-morceaux en disant   « C’èst bén assèz  come çà,  pou  s’què dju  mind’je  co !» (1).

Il habitait seul « ô fond  dèl  coumèn’» (2),  impasse située en haut de la rue Bayet à Courcelles, et passant tous les jours en face de chez lui pour me rendre  à l’école,  je lui rendais  presque quotidiennement visite pour lui dire bonjour et lui ramener du Trieu, quelques menues courses plus ou moins urgentes et cela malgré l’indifférence et la froideur qu’il manifestait à mon égard.  Cette  attitude qui me peinait un peu, lui était dictée par ses convictions politiques (nous y reviendrons) car en ces temps,  les Flamands étaient toujours un peu considérés comme des étrangers et des slogans tel que  «1 flamind = 1 chômeû  wallon »(3) ,  était toujours dans les mémoires, et n’étais-je  pas à ses yeux ;  « èl  djoûne dèl  flamindje !»(4).

Son habitation située à l’écart de tout charroi lui permettait,  lorsque le temps s’y prêtait, de se reposer en « trônant » sur son trottoir, semblable à ces figurines de plâtre qui représentent « les vieux du temps passé », sauf que lui, il ne portait plus le sarrau bleu.

Il pouvait rester des heures assis sur sa chaise a fond de paille, méditant dans le calme qu’offrait le fond de son impasse, en fumant «son» tabac  dans une grande pipe de bruyère en forme d’esse, qui lui descendait jusqu’au nombril et qu’il tenait d’une main aux doigts bruns et recuits par le fourneau de sa pipe. 

Cette sérénité contrastait terriblement avec l’homme aux convictions bien définies, qu’il avait défendues et propagées avec exaltation et détermination,  lors de réunions ou de meetings souvent  houleux.  N’avait-il pas été à la base de l’instauration de la première cellule courcelloise du Parti communiste, dans les rangs duquel il avait milité toute sa vie d’ouvrier (bien soutenu dans son action par ma grand-mère !).

Il avait épousé ma grand-mère Alphonsine Dehon, d’origine boraine . Ils avaient eu  5  enfants, dont mon père René. Ma grand-mère était politiquement aussi engagée (sinon plus) que lui.

Après sa retraite, il recevait toujours régulièrement ses amis partisans, qui plus jeunes, continuaient « La Lutte », je me rappelle bien de ces visites qui devenaient vite très animées et dont l’ambiance m’attirait. Ces débats animés me tétanisaient  et ont probablement été le ferment de  mon attirance pour la vie associative et politique et c’est peut-être une des rares bonnes choses que je doive à « Pa  Bastin ».
 
Quelques jours avant sa mort, sa compagne lui demanda « René, s’ i  vos –arivoû  n’saqwès, qwés qui dju d’vreû fé  avoû l’drapia ? »(5).   Sachant sa fin proche, il lui répondit : « vos  l’mètrèz  d’ssus  m’bwèss’,  eyèt  s’is   vèneûs  a  l’ètermint  vos  l’yeû  don’rèz »(6).  Le  1er. drapeau du  P.C. local avait été confectionné et brodé par ma grand-mère Alphonsine, c’était un beau drapeau, rouge bien sûr, et brodé de lettres or.

Il recouvrit le cercueil, accompagna « Pa  Bastin » jusqu’à sa dernière demeure et fut remis à  M.  Georges  Glineur, chef de file d’une importante délégation représentante du P.C. et composée d’une vingtaine d’ex-compagnons, qui avaient tenu à lui rendre les honneurs.  Et  paradoxe, le Curé de la Motte (l’abbé Suys), qui avait voulu témoigner par sa présence aux funérailles,  du respect qu’il portait à « René du Catula » fut la cible d’une  «pique» du genre    « eh  curè, vos  n’avèz  nén  peû  qu’i  n’ vène  vos  satchî  les  ôrtias  dè  l’ nût »(7), lancée grossièrement par un ultra anti-clérical.  Le foudroyant  d’un regard d’acier et avec beaucoup de sang-froid,  notre  M. le Curé  lui  rétorqua : « Non,  car  lui (en insistant sur le –lui-), c’était un brave homme,  un vrai ! »

Longtemps après sa mort les anciens qui parlaient de lui le surnommaient encore ; « René du Catula,  èl  comuniss’ »(8).

Malgré que cet homme n’aie jamais eu envers moi le moindre geste gentil, ni manifesté à mon égard  le moindre sentiment de filiation,  je le respectai car pour moi,  il incarnait le chef de clan,  le  « Patriarche ».  Maintenant encore il représente pour moi, l’homme courageux qui a su, sans se voiler la face, combattre et défendre ses convictions en œuvrant pour la défense des droits des travailleurs.

N’ayant reçu de sa part le moindre signe de bon accueil et de semblant d’amitié,  je ne m’y suis jamais vraiment attaché, il n’a jamais été pour moi  un « pèpère », mais tout simplement « Pa Bastin »  pour lequel j’éprouve surtout et toujours beaucoup d’admiration et une certaine fierté d’avoir reçu de lui (à son insu !), quelques-uns de ses chromosomes qui m’ont orienté vers l’engagement politique.

Heureusement, nous n’avons pas vécu notre vie d’adulte à la même époque, car nos différences de convictions auraient été j’en suis persuadé, source  et projections d’  « Etincelles »( 9).

NOTES :

1 C’est bien assez comme cela ;  pour ce que je mange encore.
2 Au fond de la « Coumène », lieu-dit attribué à cette impasse.
3 1 flamand = 1 chômeur  wallon!
4 L’enfant de la Flamande.
5 René, s’il vous arrivait quelque chose (la mort !),  que devrais-je faire avec le drapeau ?
6 Vous le mettrez sur ma boîte (cercueil) et s’ils viennent à l’enterrement (ses amis du Parti),  vous le leur donnerez.
7 Eh  Curé, vous n’avez pas peur qu’il (le mort) vienne vous tirer les orteils de la nuit.
8 Le  Communiste.
9 l’ « Etincelle »  hebdomadaire édité par le Parti Communiste.

Claudy Bastin

18:50 Écrit par UCPW dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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